Bienvenu dans le désert du politique

Bienvenu dans le désert du politique
05 January, 2018 Avinaash I. Munohur

La course aux élections partielles à la circonscription numéro 18 a été lancée la semaine dernière. Au delà de la présence de candidats issus des partis politiques historiques, il est intéressant de noter l’émergence d’un certain nombre de candidats se positionnant  comme représentant une alternative aux dynasties et aux pratiques népotiques de la vie politique mauricienne. Ceci est le signe que le ras-le-bol gronde et que la société cherche des voies, et des voix, nouvelles. Seuls les résultats nous diront si ces alternatives auront réussi à créer une certaine dynamique, voir à susciter une certaine adhésion, mais la multiplication des partis et des candidats à contre-courant, et faisant campagne sur la volonté d’une rupture, d’un changement ou de réformes est le signe qu’un grand potentiel de transformation est actuellement à l’œuvre dans le corps social mauricien.

Il y aurait donc volonté de changement. C’est le propre de la jeunesse de vouloir changer le monde et de le façonner selon ses rêves et ses ambitions, dans les limites de ce qui lui est possible. Mais que veut dire cette volonté de changement ? Que dit-on, précisément, lorsque l’on dit « nous voulons changer l’Ile Maurice » ? Que signifie « changer » dans cette expression ? Ou encore, à la sortie de quelle séquence politique pourrons nous considérer qu’il y a effectivement eu changement ? Il est intéressant de noter que le terme « changer », notamment dans l’expression « changer le monde », par delà le lieu commun qu’il instaure, a largement contribué à l’enchantement des mouvements politiques des 19ème et 20ème siècle. On pourrait même dire qu’elle bénéficie, ou qu’elle souffre, d’un double statut. D’un coté, elle a été le mot d’ordre des grands mouvements d’inspirations marxistes qui souhaitaient signifier l’avènement d’un monde et d’un homme nouveaux ; et de l’autre, il nous enseigne qu’à tout instant le monde change à une vitesse extraordinaire, que nous sommes toujours en retard sur ce changement et que d’incessantes réformes doivent être mises en œuvre afin de répondre à ce changement constant (changement technologique, changement économique, changement sociétal etc.).

Mais voilà, si tout change, y compris les acteurs, témoins et victimes dudit changement, rien ne peut attester le changement. Si, en revanche, il existe un repère fixe, un invariant relatif d’où prendre la mesure du changement, comme changement réel, quel serait le statut de cet invariant ? Ainsi, il nous semble important de reprendre entièrement la question du changement réel, au-delà de l’antinomie historique qui veut soit signifier une rupture totale avec les structures historico-politiques qui façonnent une société, soit signifier la continuité d’une incessante innovation techno-économique à laquelle devrait être assujetti la politique. Le problème est, en fin de compte, celui du lieu politique et idéologique d’où l’on peut concevoir ce qu’est un changement orienté. Or, il nous apparaît que ce lieu n’existe pas encore. Ce que l’on semble appeler changement politique aujourd’hui à Maurice se résume à des postures morales et éthiques traduisant une grande indignation – postures qui ont leur raison d’être, notamment lorsque nous constatons la corruption actuelle de nos institutions et de nos pratiques politiques, mais qui ne répondent pas à une nécessité plus grande : celle d’orienter et de conduire la société mauricienne vers ses potentialités progressistes propres. Il y a certes des propositions articulées autour d’amendements constitutionnels ou encore l’instauration de conduites éthiques aux élus. Certaines de ces propositions sont absolument nécessaires mais aucune ne semble considérer la société mauricienne dans sa vie propre - c’est-a-dire en tant que corps social en constante évolution et habité par de grandes capacités de transformations – et ne propose des politiques publiques qui permettraient de libérer ces potentiels. Plus encore, nous constatons une tendance qui nous semble malheureuse : la volonté de « nationaliser » la politique à Maurice. Ce point mérite explication.

Il nous semble que la seule réponse que proposent certains partis politiques aux pratiques communales de la représentation politique à Maurice soit celle de l’existence supposée d’une Nation mauricienne, par delà les clivages sociaux et culturels. Or, si ce début de 21ème siècle est le signe de quelque chose, c’est bien que le moment patriotique et le temps de la Nation en politique sont bel et bien révolus. Ce concept, qui a aussi fait parti de l’arsenal idéologique des mouvements du 19ème et 20ème siècles – qu’ils soient d’ailleurs de droite ou de gauche - a servi les pires atrocités de l’histoire. Réduire le Multiple à l’Un mène toujours au fascisme ou au goulag, et les nationalismes qui refont aujourd’hui surface dans certaines régions du monde ne sont pas épargnés par cette logique raciste et ce virus identitaire qui a semé dans l’histoire politique moderne – dont nous sommes les héritiers – les germes du totalitarisme et du populisme. La réémergence de ces nationalismes – aux Etats-Unis, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Grèce, en Turquie et en Espagne notamment – sont souvent le symptôme des effets malheureux de la globalisation. Les politiques de dérégulations et de destruction de la forme États, et de sa providence, misent en place depuis la fin des années 80, ainsi que l’effondrement de l’alternative socialiste avec la fin du bloque Soviétique, n’ont pour l’instant pas permis l’émergence de pratiques politiques renouvelées. Les exclus de la globalisation heureuse, qui sont nombreux, n’ont eu d’autres choix que de se tourner vers ces mouvements, qui leur promettent la protection sociale et économique qu’ils ont perdue. Mais force est de constater que ces mouvements nationaux, dans les situations où ils ont pris le pouvoir, n’ont rien su proposer d’autre que la haine des étrangers et la fermeture des frontières comme l’unique réponse à tous les maux sociaux.

Nous devons nous préserver à tout prix de cette possibilité, qui est inscrite dans la nature et l’essence même du nationalisme, sans pour autant abandonner le combat contre la racialisation de la société mauricienne, et donc du politique, du social et de l’économique. Il ne s’agit pas de remplacer le communalisme par le nationalisme, mais de détruire le communalisme dans ce qu’il a de socialement, d’économiquement et de politiquement structurant ; sans pour autant abandonner la multiplicité des modes de vie, des croyances et des pratiques identitaires à Maurice – pratiques qui ne se laissent d’ailleurs jamais réduire aux simples phénomènes socio-culturels.

Comment donc faire pour changer les choses ? Quelles pourraient être les voies d’un changement orienté dans la direction d’un progrès réel, qui soit en phase avec les potentiels de notre société. Puisque nous avons abordé la question des identités politiques à Maurice, il serait important de considérer les conditions dans lesquelles ont émergées ces identités politiques. Une réponse adéquate aux maux qui troublent aujourd’hui la politique à Maurice, et qui la rendent impossible, ne peut pas faire l’impasse sur cette question. Les identités politiques ne sont jamais quelque chose de donné, mais quelque chose de construit, et quelque chose de construit au fur et à mesure de longs processus historiques, sociaux, économiques et politiques. Or, si nous interrogeons notre histoire afin d’en dégager les grands axes qui nous ont menés dans l’impasse actuelle, il nous semble que nous retrouvons toujours une dimension coloniale et postcoloniale fondamentale au cœur des phénomènes sociaux ; et que cette dimension coloniale et postcoloniale n’a jamais cessé d’être une dimension qui structure le rapport de chaque individu à la communauté, à l’État, aux institutions et aux pratiques politico-économiques. Il nous semble même, comme l’évidence la plus absolue, que l’ensemble des institutions, des pratiques socio-politiques que nous pouvons observer sur le terrain mauricien, découlent de cette historicité précise où s’est faite l’alliance d’un certain mode de reproduction de la société avec une rationalité politique se basant sur une racialisation particulièrement précise de cette société.

Ainsi, il nous apparaît comme l’urgence de notre actualité de démontrer que notre rapport à la race, à la communauté, au religieux, au socio-culturel, mais aussi notre rapport au capital, à la division du travail et à la hiérarchisation sociale, est un rapport qui s’est historiquement constitué. Et du moment qu’il s’est historiquement constitué, il peut être politiquement détruit. Le terme politique prend d’ailleurs ici un tout autre sens. Il nous appartient, en tant que jeunes Mauriciens ayant soif de progrès sociaux, économiques et culturels de réenchanter notre vie politique en nous confrontant, de manière critique mais constructive, à notre passé et à son héritage. Il n’y aura aucun avenir, ou plutôt aucun à-venir, qui ne passe par cette voie et ce travail, car c’est à partir de ce lieu politique et idéologique que toute possibilité de changement réel peut s’articuler. C’est également à partir de ce lieu que nous pouvons envisager les voies à suivre si nous souhaitons l’avènement d’une société plus équitable, plus égale et plus juste. Toute tentative qui se réclame du changement – qu’elle vienne des partis historiques ou nouvellement émergeant – et n’ayant pas pour objectif le dépassement de ce lieu, de cet invariant relatif, ne fait que prêcher dans un désert du politique.

Article publié dans Le Mauricien du 22 septembre 2017.

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