De l’Hégémonie

De l’Hégémonie
02 January, 2018 Avinaash I. Munohur

Nous avions conclu dans notre précédent article intitulé « De l’Universel et du Particulier », et publié dans ces mêmes pages le 14 novembre dernier, qu’il nous semblait nécessaire de penser une autre logique de l’agencement des identités dans la construction des idéologies et des mouvements politiques à Maurice.

Cette logique s’articule autour du problème de la construction de l’hégémonie dans le champs politique, et donc dans l’espace publique. L’hégémonie a une longue histoire dans la pensée moderne et dans les luttes d’émancipations. Le concept fut souvent associé aux revendications de la lutte ouvrière, plutôt d’inspiration marxiste. Mais l’hégémonie ne se laisse pas réduire au simple statut d’appareillage conceptuel du marxisme – heureusement d’ailleurs. Sa visée est beaucoup plus grande, définissant le terrain sur lequel toute relation politique se trouve effectivement constituée. Ceci est devenu particulièrement vrai après la chute de l’hypothèse communiste et le triomphe de l’idéologie unique du capitalisme devenu néolibéral. Le concept d’hégémonie s’est alors retrouvé pris dans le débat, qui fait toujours rage dans les grandes démocraties contemporaines, entre le rôle de l’universel et du particulier dans la construction des identités politiques.

Nous pouvons observer là deux vecteurs tendanciels qu’il nous semble important d’analyser. Le premier est la tentation d’aller toujours plus loin dans la particularité, à travers les luttes pour plus de reconnaissances pour les minorités. Cette démarche est nécessaire car elle permet également de mettre en place des processus de rectification des d’injustices historiques, et de développer une approche inclusive qui comprend toutes les composantes de la société. Les revendications autours de la créolité, entre autre – compris comme particularité – est un exemple fort de cette logique.

L’autre vecteur serait la tendance à l’universalité pure, c’est-à-dire au fait d’inscrire la totalité des individus qui composent la société dans une subjectivité homogène, dans une norme unidimensionnelle. Cette démarche fut, grosso modo, ce sur quoi s’est construite l’idée du peuple et de la Nation dans les États modernes de type Westphaliens.  

Si nous devions résumer simplement, nous avons d’un côté une logique hétérogène et de l’autre une logique homogène de la citoyenneté. D’un côté le citoyen est appréhendé par le prisme de la différence et de l’autre par le prisme de la similitude. Chacune de ces logiques, si nous les poussons jusqu’à leurs conclusions, peuvent avoir des effets fâcheux dans les pratiques politiques d’une société. Une approche trop universaliste se transforme souvent en dictat d’une majorité sur les minorités ; quelque chose analogique à un racisme d’État même - les débats autours de l’imposition de la laïcité en France en sont un exemple marquant. Une approche trop particulariste a, elle, toujours tendance à créer trop de frontières entre les individus – frontières qui peuvent parfois déboucher vers des formes de « guerres des identités », et qui dans la majorité des cas ont l’agaçante tendance de « communaliser » le débat politique. Dans le premier cas, nous avons comme une impossibilité d’exister en tant que minorité, et dans le deuxième cas, ce serait plutôt l’impossibilité d’exister en tant qu’un peuple qui poserait problème.

Or, ce choix entre devoir exister en tant qu’une minorité ou devoir exister en tant qu’un peuple, nous pouvons le refuser. Pourquoi devons nous choisir entre deux options qui aboutissent chacune à un blocage des procédés démocratiques et du débat politique national ? Une voie médiane se doit d’émerger. Or, c’est là – dans cette médiation justement – que la logique de l’hégémonie prend tout son sens.

Ainsi, il nous semble que la construction des idéologies politiques à Maurice repose sur une logique exacerbée du particularisme. Cette logique est une trace toujours vivante d’une rationalité mise en place par l’idéologie coloniale britannique – et qui se retrouve dans à peu près toutes les anciennes colonies britanniques. Or, penser la trace devrait toujours vouloir dire penser son effacement, sa disparition irrémédiable ; non pas par accident mais par un travail théorique et pratique continu, qui est indispensable à l’assujettissement des pratiques politiques et institutionnelles à l’horizon démocratique.

Ce travail de l’effacement de la trace coloniale et de la construction d’un autre modèle de société nous semble, pour l’instant, plutôt mal engagé à Maurice. Nous ne devons ainsi pas nous étonner de la multiplication – jusqu’à en devenir extravagante – des revendications identitaires particulières sur le terrain politique mauricien. Ce que nous nommons à Maurice le communalisme est une logique de la pure particularité, logique qui tend à être poussée jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au démantèlement de toute possibilité du commun. Or, le rôle d’un fondement universel est justement de poser les bases de la possibilité du commun comme le lieu sur lequel reposerait le particulier. C’est exactement ce lieu que nous nommons l’hégémonie : c’est le travail de l’universel dans le particulier et la production du particulier à partir de l’universel - travail à partir duquel la volonté générale peut fonder la légitimité démocratique des institutions et des pratiques politiques.

L’hégémonie définit donc le terrain sur lequel toute relation politique se trouve effectivement constituée par le fait que la relation hégémonique détermine le terrain commun à partir duquel les particularités peuvent éclore. Pour dire les choses autrement, l’hégémonie est le canevas sur lequel doivent prendre racines les pratiques politiques et sociales particulières, afin que ces pratiques ne prennent jamais le primat, la précédence, sur le fondement ; à la condition que ce fondement se présente comme une universalité qui se laisse toujours contaminer par la particularité.

Concrètement, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Ou, si nous posons la question différemment : sur quoi pourrez reposer un moment politique qui respecteraient l’espace des pratiques particulières, mais sans pour autant entraver la marche en avant de l’universel ?  Quel est le commun sur lequel le particulier doit reposer ? Ce qui revient à demander ce que veut dire être Mauricien par delà les clivages socio-culturels qui nous travaillent ?

Risquons nous à une hypothèse : il nous semble qu’être Mauricien, dans l’Ile Maurice de l’après Indépendance, c’est être un individu particularisé qui adhère à un contrat social qui repose sur la construction d’une logique de la solidarité universelle.

Etre Mauricien, c’est être un individu vivant dans une société qui considère que l’accès à une bonne éducation, l’accès à des services de santé adéquats, l’accès libre au marché du travail, le respect de la dignité de la personne dans la vieillesse, ainsi que la justice et l’équité dans le fonctionnement de la mobilité sociale sont les droits inaliénables de tous, sans distinction de race, de classe ou de caste. Etre Mauricien c’est aussi considérer que le refus des ghettos socio-économiques, le rejet de la logique de l’enfermement communale et le combat contre la dégradation de nos institutions est le devoir éthique de chacun. Etre Mauricien c’est considérer que l’État – compris dans toutes ses dimensions – est notre bien commun à tous.

Voilà la dimension universelle de notre société. Voilà à partir de quoi devrait se construire l’hégémonie politique dans une Ile Maurice moderne postcoloniale. C’est à partir de ce lieu que nous devons comprendre que notre société est une société du particulier, mais où la particularité ne devrait jamais avoir le primat politique sur l’universel ; en tant que ce dernier est compris comme un instrument de rectification socio-économique – et non culturel - des injustices produites par la relation coloniale et par la dégradation de nos institutions postcoloniales.

Ainsi, il ne s’agit pas pour nous d’abandonner nos particularités. Il s’agirait plutôt de tendre vers une logique toujours plus grande de l’inclusion dans un modèle publique de la solidarité qui doit se réinventer d’urgence dans les conditions néolibérales et sous l’impératif écologique de notre contemporanéité ; tout en permettant aux particularités de s’exprimer sur le terrain privé de la culture.

Ce serait là une voie possible du renouvellement des pratiques politiques à Maurice.

Article publié dans Le Mauricien du 24 novembre 2017.

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