Jacques Roumain, Jean Price-Mars et le marxisme en Haiti

15 January, 2018 Jean-Jacques Cadet

La tradition haïtienne n’a pas beaucoup accouché de duos intellectuels, c’est-à-dire deux penseurs qui, en fonction de leur croisement théorique et parfois politique, produisent ensemble une œuvre. En revanche, il existe beaucoup de collaborations contextuelles s’apparentant à une telle relation. Le couple Jacques Roumain[1], Jean Price-Mars[2] intéresse tout particulièrement de par ses instabilités. Malgré l’écart générationnel (Jacques Roumain est né en 1907, Jean Price-Mars en 1876), ils ont généré une conscience commune sous l’occupation américaine du pays. Ils n’ont toutefois pas réussi à consolider leur collaboration comme ont pu le faire Karl Marx et Friedrich Engels, Theodor Adorno et Max Horkheimer ou Gilles Deleuze et Félix Guattari. Néanmoins, ils ont lancé des initiatives durables dont profiteront les générations suivantes.

 

Dès son retour d’Europe en 1927, le jeune Roumain, âgé de 20 ans, recherche des alliés pour s’engager dans la lutte contre l’occupation américaine d’Haïti débutée en 1917. Il fonde en juillet de cette année là avec Jean Price-Mars, alors âgé de 51 ans, La Revue indigène donnant rapidement naissance à la vague radicale du mouvement Indigéniste. La pierre angulaire de ce mouvement a été dessinée par Jean Price-Mars dans son article Ainsi Parla L’oncle (1928), lors du premier numéro de la revue. La création de la Ligue de la Jeunesse Patriotique Haïtienne les amène à être du bureau de délégués présidé par Etzer Vilaire : Jean Price-Mars sera le premier secrétaire, Jacques Roumain le deuxième. Jusqu’en 1930, ils militeront dans beaucoup d’associations de jeunes, à tendance politique. Mais si Jean Price-Mars n’a jamais été arrêté et persécuté, Jacques Roumain l’a été dès 1928 avec Georges Petit et Elie Guérin pour un soi-disant délit de presse. Ce qui explique que ces deux intellectuels avaient des stratégies très différentes de militantisme dont la source se trouve dans leur vision idéologico-politique. Ce qui sera prouvé lors des élections présidentielles de 1930 où Jacques Roumain soutient Sténio Vincent au détriment de la candidature de Jean Price-Mars. Un choix qui exprime une certaine divergence politique entre eux, malgré leur timide collaboration intellectuelle soldée par la préface de Jean Price-Mars du premier roman paysan haïtien La Montagne ensorcelée (1931) de Jacques Roumain.

 

Depuis cette publication, les deux hommes s’opposent politiquement, au point de ne plus pouvoir tenir leur filiation intellectuelle. C’est aussi pendant ces années 1931-1932 que Jacques Roumain entame une transition idéologique en rejetant les mouvements nationalistes auxquels ils s’étaient identifiés. Il renonce aussi au mouvement indigéniste taxé de « racisme à rebours ». Il va écrire en 1932 aux Etats-Unis, de concert avec Christian Beaulieu, L’Analyse schématique 32-34 dans laquelle il assume ses convictions communistes. Des références au marxisme sont présentes dans ses écrits de 1933, comme Critique d’une critique. Un an plus tard, il fondera le premier parti communiste haïtien (PCH). Son devenir marxiste dans les années 1932-1933 explique l’instabilité de cette relation à Jean Price-Mars. Ainsi, il n’est pas anodin de signaler que Jean Price-Mars refusait sa ligne communiste. D’ailleurs, Jean Price-Mars faisait partie de ceux qui ont fondé en 1936 « Les Griots », en réaction au communisme lancé par le PCH en 1934.

 

L’idée de créer La revue indigène avait pour objet de sauver la « culture haïtienne » face aux conséquences culturelles de l’invasion américaine. Il fallait faire l’éloge de tout ce qui nous est propre et remonter à nos racines africaines. La démarche consista à s’accepter comme « nègre » afin d’éviter les projections françaises sur notre identité, comme cela a été le cas avec les « écrivains en marge de l’école indigène », par exemple Dantès Bellegarde et Léon Laleau. La revue a publié beaucoup de poèmes, une fiction et un essai de Jean Price-Mars, voulant retracer les grandes lignes de cette initiative. Suivant Ainsi Parla l’oncle (1928), elle se veut intellectualiste sans se noyer dans les revendications contre l’occupation et ses alliés politiques. « Soyons nous-mêmes le plus complètement possible », ce slogan vise l’angle des préoccupations par rapport aux exactions des Américains sur le territoire.

 

Un malaise s’installera entre eux lorsque cette revue générera son propre mouvement politique. Jean Price-Mars s’intéressait plutôt à la dimension culturelle de l’Occupation, tandis que Jacques Roumain fonçait sur les facteurs politiques. Là s’entame leur divergence. En janvier 1928, Jacques Roumain fonde « Le Petit Impartial » pour s’extraire du combat purement culturel. Il y attaque le gouvernement du président Louis Borno collaborant avec l’occupant. Ainsi, quand on parle de l’Indigénisme comme mouvement politique, il devient difficile d’évoquer Jean Price-Mars. Il ne peut pas en être le père, comme l’a observé Emile Roumer[3]. La situation sera singulière avec cette revue. Jean Price-Mars n’y publiera  qu’un seul texte (Ainsi parla l’oncle), alors que Jacques Roumain en diffusera plus d’une dizaine. On peut même se demander s’il était réellement présent dans cette revue dont l’Armée indigène de Dessalines était le modèle.

 

Emile Roumer, l’un des fondateurs de cette revue, affirme que Jean Price-Mars n’était pas dans les luttes contre l’occupation américaine. Il estime qu’il n’a pas sa place dans ce mouvement. On sait bien que Jacques Roumain prenait à cœur ce combat au point d’être arrêté dès décembre 1928, à l’âge de 21 ans. Jacques Roumain était plus volontaire que Jean Price-Mars, même si ce dernier a pris sa part. Il était le premier secrétaire du bureau de délégués devant rencontrer une commission d’enquête envoyée à Port-au-Prince par le président américain Herbert Hoover. Il signe avec Jacques Roumain et Etzer Vilaire « le décret de l’Assemblée des délégués des arrondissements de la République ». Il s’impliquait dans des associations à tendance patriotique. Néanmoins, il ne sera pas actif lors de la grève de 1929, lancée par les étudiants mais accompagnés par les secteurs populaires. Disons mieux, sa participation a été restreinte, quasi-insignifiante. Son souhait était d’axer le combat sur la récupération de l’« identité haïtienne ». Aux yeux de Jacques Roumain et d’Emile Roumain, Jean Price-Mars n’avait pas assez intégré dans son schéma de pensée la désoccupation du pays. C’est pourquoi Jacques Roumain optera pour la candidature de Sténio Vincent. Un choix idéologique consacrant leur désaccord politique.

 

À l’époque, Sténio Vincent inspira confiance à Jacques Roumain. Président du Sénat en 1917, il dira « merde » à l’officier américain Smedley Butler, venu fermer les portes du Sénat. D’ailleurs, il exprima devant les marines tout son mécontentement dès leur débarquement. Membre de l’Union Patriotique, il sera de la délégation se rendant aux Etats-Unis pour demander au Congrès l’envoi immédiat d’une commission d’enquête afin de constater les crimes commis par les troupes d’occupation en Haïti. Il institue en 1930 « Haïti-Journal » dans cette même dynamique de lutte contre les occupants. Jacques Roumain y collaborera, malgré qu’il soit très surveillé par le gouvernement en place. Les engagements politiques de Sténio Vincent étaient plus profonds et efficaces que ceux de Jean Price-Mars dans le domaine culturel. D’autant plus que Jacques Roumain avait besoin de ce type de militants pour décider, de concert avec les dirigeants américains, la libération du pays. Ca n’empêche qu’il sera déçu par Sténio Vincent, car élu président, il pourchassera les militants de la désoccupation.

 

Jacques Roumain et Jean Price-Mars, même s’ils se séparent sur les questions idéologico-politiques, garderont intacte leur filiation intellectuelle. Un an après l’élection à la présidence de Sténio Vincent, Jean Price-Mars préface la Montagne ensorcelée (1931) de Jacques Roumain. Il y honore le talent intellectuel de l’auteur : « Sa Montagne ensorcelée n’est pas seulement un échantillon de son talent d’écrivain, c’est la vision certaine d’un psychologue qui sait pénétrer par delà notre démarche habituelle le ressort caché de nos actions secrètes. »[4] Il ajoute plus loin : « Lisez ce livre. Vous serez subjugué par le pathétique du récit de la première à la dernière page. N’est-ce pas là l’indication qu’il est fait de main d’ouvrier ? C’est de quoi je suis heureux de rendre témoignage. »[5] Jusqu’à 1931, la collaboration intellectuelle pouvait encore se tenir, mais à partir de 1932, ils s’écartent véritablement l’un de l’autre. C’est à ce moment que le devenir marxiste de Jacques Roumain se manifeste, il affirme cette même année ses convictions communistes.

 

Suite à son voyage en 1932 aux Etats-Unis pour rencontrer des communistes, Jacques Roumain change de registre conceptuel. Il sera question dans ses textes de prolétariat, de lutte des classes et d’exploitation. Il sera arrêté pour « conspiration communiste » malgré son poste au Ministère de l’intérieur. Il défendra du bec aux ongles les grandes thèses du marxisme. Son plus bel acte sera la création avec d’autres militants du premier Parti communiste haïtien en 1934. Léon-François Hoffmann rapporte que de 1928 à 1936, Jacques Roumain fait quatre séjours sous les verrous, pour un total d’environ trente-deux mois. Son arrestation la plus cruelle qui lui vaudra une détérioration de sa santé, est celle faisant suite à la création du PCH. Un an auparavant, avec Max Hudicourt[6], il fait une grève de la faim. En 1935, un « Comité pour la libération de Jacques Roumain » est formé aux Etats-Unis à l’initiative de Langston Hughes. Beaucoup de militants étrangers y prennent part afin de soutenir les luttes communistes de Jacques Roumain. Pendant cette période, Jean Price-Mars, devenu sénateur, observe un silence intellectuel et politique. De 1929 à 1939, il n’a officiellement rien publié. Pire, il reste indifférent aux multiples arrestations et condamnations de Jacques Roumain pour son communisme. D’ailleurs, Sténio Vincent, son rival politique, a ordonné la majeure partie de cette répression. 

 

Cette indifférence de Jean Price-Mars envers le Roumain communiste explique son rejet de la théorie marxiste. Aucun geste amical n’est effectué en direction de la détérioration de santé de Jacques Roumain pendant la période 1936-1941. 5 ans de maladies suite à son incarcération après avoir fondé le PCH. Jean Price-Mars jugeant même nécessaire cette répression. Avec le PCH, le marxisme devenait un outil pour la prise du pouvoir et l’instauration du bien-être collectif. Par ailleurs, en 1939, Jacques Roumain sera honoré par des militants aux Etats-Unis (Harlem) pour ses engagements qui lui couteront la mort en 1944. A la même époque, Jean Price-Mars participe à la revue « Les Griots ». Ce mouvement de tendance nationaliste, ayant Carl Brouard comme chef de file, poursuit la quête de l’ « identité haïtienne » en se basant sur l’héritage africain. Il ne pourra pas éviter le piège racialiste statuant des caractéristiques propres aux Haïtiens.

 

Après six ans d’exil, Jacques Roumain revient en Haïti en 1941 sous condition d’abandonner toute activité politique. Aussi consacra-t-il son temps à des travaux scientifiques. C’est cette configuration que reprendra sa filiation intellectuelle avec Jean Price-Mars, fondateur de l’Institut d’ethnologie, où il sera convié à enseigner l’archéologie précolombienne et l’anthropologie préhistorique. Dans le même temps, Price-Mars ouvre le Bureau d’ethnologie de la République d’Haïti. Leur relation reprend timidement tout en gardant une certaine distance. Les positions marxistes de Jacques Roumain se renforcent, elles sont très présentes dans ses correspondances avec sa femme Nicole et dans son conflit avec le révérend Père Foisset en 1942. Même en ne participant plus aux luttes politiques, il reste marxiste dans ses réflexions. Là est le malaise ressenti par Jean Price-Mars envers son compagnon de pensée, car lui, l’inspirateur de la négritude ne situe ses luttes qu’au niveau de l’écrit. Sa qualité de sénateur le rend très intransigeant avec le communisme et par là, le marxisme.

 

Il faut avouer que Jacques Roumain n’a jamais cité Jean Price-Mars parmi ses écrivains préférés. La vocation de l’élite (1919) et Ainsi parla l’oncle (1928) n’ont pas eu sa sympathie. Oswald Durand, Emile Roumer, Carl Brouard, André Gide et Nietzche sont les plus honorés chez lui. A propos de Fernand Hibbert, il écrit en 1941 : « Nul mieux que Fernand Hibbert ne connaissait et n’a dépeint le milieu haïtien : ses torts, ses travers, ses ridicules et ses crimes. Il fut certainement l’observateur le plus cruel et clairvoyant de notre société. Demain, quand il sera enfin permis d’écrire en Haïti, il faudra situer son œuvre et lui donner la place considérable qui lui revient. »[7] Du coté de Price-Mars, il en allait de même : Jacques Roumain est rarement évoqué dans son œuvre, mais il l’a malgré tout reconnu comme un grand écrivain. Cette reconnaissance intellectuelle mutuelle a été concrétisée dans beaucoup d’initiatives. Jean Price-Mars a cependant un statut de légitimation intellectuelle, il préfacera d’ailleurs le premier roman paysan haïtien, La Montagne ensorcelée (1931), dont l’auteur n’est autre que Jacques Roumain mais aussi le premier roman ouvrier haïtien, Viejo (1935) de Maurice Casséus.

 

Les répressions de Sténio Vincent étaient-elles responsables de la désagrégation du lien entre Jacques Roumain et Jean Price-Mars. Certainement en partie. Mais elles n’expliquent pas les divergences idéologico-politiques existantes entre ces icônes du XXème siècle. La raison est plutôt du coté de l’orientation marxiste de Jacques Roumain annoncée dès 1932 suite à sa rencontre avec le poète communiste Langston Hughes. De ce fait, Jacques Roumain sera gravement persécuté par Sténio Vincent qui n’hésitera pas à interdire le PCH. Ainsi, contrairement à ce que pense Lesly Péan[8], les agissements de Sténio Vincent ne peuvent à eux-seuls expliquer le divorce purement idéologique de Jacques Roumain avec Jean Price-Mars.

 

Texte publié avec l'aimable permission de Monsieur Jean-Jacques Cadet.

 

NOTES : 
[1] Jacques Roumain est un écrivain-militant haïtien qui a fondé en 1934 le premier Parti communiste haïtien. Il est l’auteur de Gouverneurs de la rosée (1944), roman traduit dans plus d’une vingtaine de langues.
[2] Jean Price-Mars est un écrivain haïtien qui est considéré comme le précurseur de la Négritude. Il a écrit notamment Ainsi parla l’Oncle (1928).
[3] Christophe Philippe-Charles, Conversations avec Emile Roumer et Francketienne, éditions Choucoune, 2012. Voir aussi un compte rendu de ce livre par Lucmane Vieux ayant pour titre Price-Mars expulsé de l’indigénisme, le Nouvelliste, 24/02/2012, en ligne.
[4] Jean Price-Mars, Préface. La Montagne ensorcelée. Dans Jacques Roumain Œuvres complètes, Editions critique, coordinateur Léon-François Hoffmann, 2003, page 200.
[5] Jean Price-Mars, Ibid, page 200.
[6] Journaliste et militant politique haïtien.
[7] Jacques Roumain, Lettre à Nicole, page 897.
[8] Lesly Péan, L’occupation américaine d’Haïti et le vrai visage de Sténio Vincent, Alterpresse, 17 juillet 2013.

Mots clés: Haiti, Histoire, Misc

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